1

 

Le lendemain je suis d’humeur massacrante.

Willa a déclaré que nous étions en situation de crise et que nous devions absolument planifier une sortie en boîte en fin de semaine. Parce que je cite : « T’as besoin de t’éclater un peu cocotte ! »

 

J’arrive au bureau en ignorant Jay. L’ambiance est glaciale. On dirait deux gamins qui se boudent.

-Ivy << Tu t’économisais pendant tout ce temps ? >>

 

2

 

-Jayden << Hein ? >>

-Ivy << Sur le ring, tu t’économisais ? >>

Jay semble dérouté et je le vois esquisser une grimace. Le genre de grimace typiquement masculine. Il doit se dire en ce moment même : « Ok, il est où le piège ? »

-Jayden << Qu’est-ce que tu racontes ? >>

-Ivy << Tu y es pas allé de main morte hier soir… >>

-Jayden << Ah… >>

 

3

 

Il semble tout gêné.

-Ivy << C’est bon ça va, je suis pas en cristal ! >>

-Jayden << Je sais ça… >>

Mon ton est clairement agressif. Je me connais, je suis proche de l’explosion. Celle qui fait des dommages collatéraux. Hiroshima à côté, c’est de la pisse de chaton…

-Ivy << Franchement, j’ai pas besoin qu’on me protège ! Je sais me battre ! >>

-Jayden << J’ai jamais dit le contraire ! >>

-Ivy << Alors pourquoi tu te retiens ? >>

-Jayden << Mais je sais pas, je… J’ai peut-être peur de te blesser… >>

-Ivy << Mais arrête un peu avec ça ! >>

 

4

 

-Jayden << Ivy… >>

Il lève les bras au ciel, comme si je lui faisais une scène pour rien. Voilà qui a le don de décupler ma colère. Je suis prête à passer de la petite chose mignonne à la bête enragée !

-Ivy << Quand j’avais six ans, le fils de ma nounou, la voisine, s’amusait avec moi quand elle était occupée à autre chose que ce pour quoi mes parents la payaient. Il était un peu plus âgé que moi et il jouait pas à la poupée si tu vois ce que je veux dire ! Alors les sales types, je connais. Depuis mon plus jeune âge ! Et j’ai appris à me défendre, ok ? >>

-Jayden << Iv… Je savais pas… >>

 

5

 

Il semble soudain si mal que mon coeur se fend en deux.

Qu’est-ce qui me prend tout à coup ? Lui lâcher cette partie sombre de ma vie que je cache à tout le monde, comme ça, pour le blesser sur un coup de colère…

Je me sens si minable que je décide de partir rapidement du bureau. Je m’échappe vers l’ascenseur, les yeux rivés sur le sol.

Quelle idiote je fais !

Dans la précipitation je trébuche contre les portes qui commencent à se refermer. Je me mets à maugréer et entre dans la cabine comme une furie.

 

6

 

-Ivy << Aïe ! Et merde, fait chier cet ascenseur pourri aussi ! >>

Je tape avec violence sur le bouton du rez-de-chaussée. Il me faut de l’air, et vite !

-<< Je vous demande pardon ? >>

Merde j’a parlé à voix haute !

Lorsque je me retourne vers la voix masculine qui vient de m’interpeller, mon regard se pose sur deux iris gris lumineux.

-Ivy << Euh… Pardon je… >>

L’homme qui me fait face dégage beaucoup de charisme et une autorité naturelle déconcertante, presque… intimidante.

 

7

 

-<< Qu’est-ce que vous avez après mon ascenseur ? >>

Son ascenseur ?!

-Ivy << Euh… Votre ascenseur…? Quoi, il est à vous peut-être ? >>

J’ai lancé ça avec dédain. Ce n’est pas son costume ultra-chic et son allure mystérieuse qui va m’intimider. Enfin pas trop !

-<< Oui ! >>

Il flotte une atmosphère vraiment bizarre. L’homme croise les mains sans cesser de me fixer, les yeux pétillants de malice.

L’ascenseur commence sa descente vers le rez-de-chaussée. Moi je suis déjà au trente sixième dessous.

 

8

 

-<< Vous êtes ? >>

Il a le ton des hommes à qui il vaut mieux répondre rapidement et clairement.

-Ivy << Mademoiselle Hoods… Je travaille pour monsieur Simons au huitième étage. >>

Il me fixe un instant puis pose ses yeux sur mes mains crispées pendant quelques secondes.

Il fronce les sourcils, puis les traits de son visage se détendent.

-<< Eh bien je vais songer à offrir un séminaire de détente aux employés du huitième étage. Ils me semblent plutôt tendus ! >>

Je peux lire une pointe d’amusement dans son regard.

 

9

 

-Ivy << En voilà une bonne idée ! >>

-<< Je devrais aussi m’assurer personnellement que les nouvelles recrues soient moins insolentes dans mon entreprise ! >>

Euh… « son entreprise…? »… Je reste plantée comme une imbécile, prenant conscience que je viens de me moquer du mec le plus puissant de l’entreprise. Son créateur, monsieur Nakamura !

-<< Excusez-moi, je descends à cet étage. >>

Lorsqu’il passe à côté de moi pour sortir, il m’adresse un regard de prédateur, le genre qui vous donne l’impression d’être mise à nue, vulnérable.

 

10

 

Puis il disparaît.

Bordel de merde ! J’ai frôlé la catastrophe là !

 


  

Encore sonnée par ma boulette intergalactique, je sors prendre l’air en bas de l’immeuble.

Je pose mon dos contre un mur, les mains contre ma poitrine et je souffle pour faire redescendre la pression.

 

11

 

Voilà comment ça se passe chez moi, j’encaisse, j’empile, j’explose ! Et évidemment, les choses sortent toujours n’importe quand, n’importe où et n’importe comment…

Je ferme les yeux quelques instants et je calme ma respiration. Bon, après tout, monsieur Nakamura doit être suffisamment occupé pour ne pas prêter plus d’attention que ça à une jeune recrue…

-<< Ivy… >>

Je sursaute et je me redresse aussitôt ! Quoi encore ?!

-Jayden << Je suis vraiment désolé… >>

 

12

  

-Ivy << Non c’est moi… Je sais pas ce qui m’a pris… >>

-Jayden << Ecoute… Je sais qu’hier c’était un peu bizarre à l’entraînement… Est-ce que… Est-ce que ça te dit qu’on aille boire un verre ce soir après le boulot ? Je crois que je dois me faire pardonner… >>

Je rêve ou il me propose un rendez-vous ! Finalement mon coup de sang a été plus bénéfique que je le pensais !

-Ivy << Ok ! >>

-Jayden << Super ! >>

Il regarde un instant la rue, les mains dans les poches. Il semble mal à l’aise.

-Jayden << On devrait remonter peut-être non ? >>

-Ivy << Attends… Donne moi une seconde… >>

 

13

 

J’ai envie de profiter encore de cette petite bulle de douceur avant de retourner à la réalité.

-Ivy << Ok… Allons-y. >>

Il me sourit puis commence à marcher.

-Ivy << Jay ? >>

-Jayden << Ouais ? >>

-Ivy << Pour ce que je t’ai dit, tu sais… le voisin… Je n’en avais jamais parlé à personne… >>

Il fait demi-tour et se rapproche de moi, le regard grave. Il semble profondément triste tout à coup.

 

14

 

Je fixe le sol et je sens une boule se former dans ma gorge. Je la réprime de toute mes forces.

-Ivy << Je ne veux pas que… que tu me vois différemment maintenant… >>

Le visage de Jay se radoucit et il me prend dans ses bras. Ce contact est tellement agréable que mon coeur rate un battement.

Il me serre fort contre lui pendant qu’une larme perle au coin de mon oeil.

-Jayden << Je ne te verrai jamais autrement que comme celle que tu es. Et sache que tu peux m’en parler si tu en a besoin… >>

 

15

 

-Ivy << Merci Jay… T’as du mérite de me supporter… >>

-Jayden << Tu mérites bien que je sois là pour toi, tu endures quand même mes blagues pourries tous les jours… >>

Je lui donne un coup avec le dos de ma main et nous retournons travailler.

 


  

Comme prévu, après le travail je suis rentrée me préparer pour rejoindre Jay en ville.

Yoogi a fait la tête car je l’ai rapidement promené pour passer du temps à me pomponner.

Une soirée en tête à tête avec Jay, ça se prépare !

 

Lorsque j’arrive devant le bar, je l’aperçois, négligemment appuyé contre sa moto.

 

16

 

Mon coeur s’enveloppe de douceur. C’est une évidence, cet homme est simplement le plus sexy de la planète…

Il s’avance vers moi, un sourire charmeur aux lèvres.

-Jayden << Mademoiselle… Vous êtes vraiment en beauté ce soir… >>

-Ivy << Vous n’êtes pas mal non plus, très cher… >>

Il passe son bras autour de mes épaules et nous avançons vers l’entrée. Je sens plusieurs regards féminins me scanner puis s’attarder sur mon beau mâle…!

 

17

 

-Jayden << si vous voulez bien vous donner la peine… >>

Il ouvre la porte et me fait signe d’entrer en se courbant.

Je m’installe à une petite table pendant que Jay débarrasse ses affaires de motard.

Je le vois chercher un endroit pour poser son casque. J’ai toujours l’impression que, lorsqu’il est là, l’espace n’est jamais assez grand pour lui ! Je le regarde amusée.

 

18

 

-Jayden << Quoi ? >>

-Ivy << Je sais pas… Des fois, j’ai l’impression que là où tu passes, l’ordre trépasse…! >>

Il hausse les épaules avec un air innocent. Je le trouve tellement craquant lorsqu’il fait ça…

Quand il a enfin trouvé sa place il fait signe à la serveuse.

Celle-ci accourt, un peu trop vite à mon goût, et affiche une moue séductrice.

Elle va se calmer celle là !

Jay passe la commande et ne semble pas lui prêter la moindre attention.

 

19

 

Parfois je me demande s’il se rend compte de ce qu’il provoque chez nous, les filles.

-Ivy << Tu te rends vraiment compte de rien hein ? >>

-Jayden << De quoi ? >>

J’éclate de rire devant sa mine étonnée.

-Ivy << La serveuse. Si elle pouvait s’asseoir sur tes genoux, je crois qu’elle le ferait ! >>

Il jette un coup d’oeil rapide à la serveuse. Puis ses yeux pétillants reviennent sur moi.

-Jayden << Oh… C’est mignon ! Mademoiselle est jalouse ? >>

-Ivy << Absolument pas ! C’est juste que je sais pas, elle pourrait être un peu plus… professionnelle ! >>

 

20

 

-Jayden << Toutes les femmes n’ont pas ton charme naturel tu sais. Certaines doivent être moins… subtiles, pour arriver à leur fins ! Tu devrais être plus charitable ! >>

La serveuse nous interrompt pour apporter les boissons et elle manque d’étaler sa poitrine sur la table pour poser nos verres. Je me retiens de lui proposer de s’asseoir avec nous…

Je lui lance un regard en diagonale qu’elle ne remarque même pas, trop occupée à détailler Jay avec gourmandise. Et ce dernier en profite pour m’adresser un sourire satisfait !

Lorsqu’elle repart en se dandinant, il me regarde amusé.

-Jayden << On est pas sur le ring, alors n’abîme pas la dame, elle t’a rien fait ! >>

 

21

 

De toute évidence, il se fiche bien de cette fille. Je mords doucement ma paille en haussant innocemment les épaules.

-Jayden << Si j’étais une fille, j’aimerais pas être ton ennemie ! >>

-Ivy << Heureusement pour toi tu n’es ni l’un ni l’autre ! >>

-Jayden << Ca m’a toujours fait halluciner cette animosité que vous pouvez avoir les unes envers les autres. Cette farouche agressivité… >>

-Ivy << Quoi ? Tu vas pas te mettre à fantasmer d’un combat dans la boue entre elle et moi… si ? >>

-Jayden << Ah… Maintenant que tu en parles… C’est pas que je serais fondamentalement contre…! >>

-Ivy << Jay ! >>

Il m’observe quelques secondes avec de petits yeux perçants. Je sais très bien ce que ça annonce… des questions !

 

22

 

-Jayden << Où est-ce que t’as appris à te battre comme ça ? >>

-Ivy << Mon père… Il m’a tout appris lorsque je lui ai avoué ce qu’il c’était passé avec le voisin… >>

-Jayden << Il a pas voulu lui casser la gueule à ce petit con ? >>

-Ivy << Si… Tellement ! Heureusement, quand je me suis enfin décidée à en parler, leur famille avait déménagé depuis un an. Papa a voulu le retrouver, on a dû le retenir avec maman… >>

Il me regarde, attentif.

-Ivy << Bref ! Je me suis entraînée des années avec mon père, et, quand ma mère est morte, ça m’a beaucoup aidé… Lorsqu’elle est partie j’ai cherché longtemps un coupable. Pourquoi elle ? Pourquoi la personne la plus douce de la planète ? Pourquoi si tôt ?… Le ring, les coups, la douleur… Tout ça m’a permis de me défouler, de balancer toute ma rage… >>

 

23

 

-Jayden << Tu vois encore ton père ? >>

-Ivy << C’est compliqué, il est loin. Ma mère le tenait un peu, mais maintenant… Il passe son temps à voyager partout dans le monde. C’est un aventurier… Mais assez parlé de moi monsieur Hudson ! Parlez-moi un peu de vous…! >>

Je le fixe avec des yeux malicieux pendant que j’attrape mon verre.

-Jayden << Eh bien… Mes parents sont décédés quand j’avais 8 ans, dans un accident. C’est ma grand-mère qui nous a recueillis et élevés comme elle a pu, Bren et moi… >>

-Ivy << Oh… Je suis désolée… >>

-Jayden << Non ça va… Je veux dire… Ils me manqueront toujours, mais notre grand-mère nous a donné beaucoup d’amour malgré toutes nos conneries. On a eu de la chance… >>

 

24

 

Je le regarde avec bienveillance. J’imagine cette pauvre dame avec deux diables comme Jay et Bren à cadrer…

-Ivy << Tu vois encore ta grand-mère ? >>

-Jayden << Elle est dans une maison spécialisée maintenant, elle perds un peu la boule… C’est pas évident… Elle me confond souvent avec Bren quand je vais la voir… >>

-Ivy << En même temps vous êtes jumeaux… Que ça te plaise ou non d’ailleurs… >>

Il me sourit, comme pour dire « Toi, tu cherches à me faire parler. »

-Jayden << Tu sais, je ne déteste pas Bren. Pendant longtemps nous avons eu un lien très fort. On nous appelait la tornade Hudson. Tous les deux, on se protégeait mutuellement… >>

-Ivy << Qu’est-ce qui a changé ? >>

-Jayden << On a évolué différemment… >>

-Ivy << Je suis sûre que ça va s’arranger… >>

 

25

 

Il lève des yeux pleins de tendresse sur moi.

-Jayden << Tu veux toujours que les choses s’arrangent autour de toi, hein ? >>

-Ivy << Eh bien… La vie ne tient qu’à un fil… On peut être là et le lendemain avoir disparu. Idem pour nos proches… Alors je crois qu’on doit en profiter au maximum, et ça commence par profiter des gens qu’on aime sans s’attacher à nos petits différends. Carpe diem quoi ! >>

-Jayden << Bientôt tu vas parler comme les moines bouddhistes… Genre la vieille sage en haut de sa montagne qui explique le kung fu avec des phrases énigmatiques…! >>

-Ivy << Ah ah ah ! Non j’ai pas envie de me raser la tête… >>

-Jayden << Même la tête rasée, je suis sûr que tu serais encore super craquante ! >>

 

26

 

Il semble gêné tout à coup, comme s’il réalisait ce qu’il venait de dire.

-Jayden << Euh… Enfin… Bref ! >>

Je glousse en le regardant se dépatouiller.

-Ivy << Quoi, c’est l’image de moi le crâne rasé qui te rend tout chose ? >>

Il me sourit.

-Jayden << Sans doute ! >>

 


 

27

 

J’ai passé une excellente soirée avec Jay. Nous avons continué à parler de nos enfances respectives pendant des heures. Le patron du bar a dû nous demander de partir.

C’est certain que j’espérais que Jay soit un peu plus entreprenant à la fin de la soirée, un peu comme dans les films, le bisou de la fin… Mais visiblement je vais devoir patienter encore…

La tornade Hudson… Effectivement j’ai l’impression qu’elle est en train de mettre le désordre dans ma vie…

 

Lorsque j’arrive à l’appartement Yoogi me regarde tristement.

 

28

 

-Ivy << Oh ! Mon pauvre… Tu dois vraiment avoir besoin de sortir ! Je te délaisse en ce moment… >>

Il se colle à moi pour me donner son ventre. J’ai toujours l’impression qu’il croit que je vais l’abandonner lorsque je rentre tard à la maison.

-Ivy << Viens, on va promener ! >>

Ses oreilles se redressent d’un coup et son expression est désormais à la fête.

La capacité qu’il a à changer d’humeur me laisse souvent rêveuse !

 

Dehors je repense aux paroles de Jay. Lui et Bren…

 

29

 

D’ailleurs, Bren n’a toujours pas répondu à mes messages et ça commence à m’agacer fortement ! La moindre des choses serait au moins qu’il me donne un signe de vie !

J’attrape mon téléphone, pendant que Yoogi me regarde en remuant la queue.

Après réflexions, je tapote : « Salut Bren, C’est Ivy. J’aimerais vraiment avoir de tes nouvelles, ça me ferait plaisir de savoir que tu vas bien… »

Je range mon portable dans ma poche et je décide de jouer un peu avec Yoogi. Entre tous ces mâles, je ne m’occupe plus trop de lui.

 

30

 

Nous chahutons comme des imbéciles, en bas de l’immeuble. Il se met à aboyer et je le calme tout de suite.

-Ivy << Chuuuuut ! >>

Il me fait sa tête de chien battu.

-Ivy << Oh arrête de me faire cette tête ! Tu ne sais pas jouer sans faire de bruit ! >>

Je caresse avec vigueur le haut de son crâne et il va tout de suite beaucoup mieux.

-Ivy << Allez on remonte ! >>

 

Alors que je verse les croquettes dans sa gamelle, j’entends le bip de mon téléphone.

 

31

 

Pas possible ? Bren m’aurait-il enfin répondu ?

J’attrape mon portable et lorsque je lis le message de Bren, je reste… dubitative.

« Je vais bien, juste un peu rouillé »

C’est tout ce qu’il a à me dire ? Même pas d’excuses ? Il est gonflé celui-là !!

Franchement il m’agace ! J’ai vraiment l’impression de l’embêter alors que je m’inquiète pour lui !

Je tape en pestant toute seule : « T’es aussi rouillé des doigts pour ignorer tous mes autres messages ? »

 

32

 

Je lâche négligemment mon téléphone sur le sofa. J’hallucine quand même…

Yoogi se rapproche de moi, il a senti mon trouble. Ce chien lit en moi comme dans un livre ouvert.

-Ivy << Tu sais quoi Yoog, ras le bol des mecs ! >>

Il me regarde de ses yeux tout ronds, comme pour essayer de comprendre ce que je lui raconte.

Mon téléphone bipe à nouveau. Je l’attrape rapidement.

Lorsque je lis le message de Bren, je me crispe aussitôt. C’est quoi ce délire ?!

« Tu devrais demander à mon frère pourquoi je n’ai pas le droit de te voir princesse… »

 

33

 

Sans déconner ? Jay lui a interdit de me voir ?! De quel droit ?

Ok… Je me recentre deux secondes. Ce que me dit Bren est à prendre avec des pincettes. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre…

Je vais quand même devoir éclaircir tout ça demain avec Jay. Génial !

Je me remémore ce qu’il m’avait dit le lendemain de l’accident… Les deux frères s’étaient disputés. Est-ce que j’étais au centre de cette dispute ?

J’aimerais bien savoir pourquoi, dès que je passe un bon moment avec l’un, l’autre se débrouille pour venir tout gâcher !

Elle avait du mérite la grand-mère ! Ces deux-là sont insupportables, et quelque chose me dit que ça ne date pas d’hier !

 


  

34

 

Le lendemain, je suis sur les nerfs. Ca devient une habitude !

Le message de Bren tourne en boucle dans ma tête…

 

-Jayden << Salut princesse ! >>

Jay m’adresse un grand sourire. De toute évidence il ne se doute de rien…

-Ivy << Je te préviens, je suis pas d’humeur ! >>

 

35

 

-Jayden << Oula ! Mademoiselle a mal dormi cette nuit…? Pourtant on a passé une bonne soirée hier soir non ? Moi je suis tombé comme une masse et j’ai dormi comme un bébé ! >>

-Ivy << T’as pas quelque chose à me dire ? >>

-Jayden << Euh… Non… Pourquoi ? >>

-Ivy << Quelque chose à propos de Bren peut-être ? >>

Son visage se ferme. Il se lève de sa chaise. Je sens la tension qui monte chez lui, comme chez moi.

-Jayden << Qu’est-ce qu’il y a ? >>

 

36

 

-Ivy << Tu lui a interdit de me voir ! >>

Il souffle, un sourire forcé au coin des lèvres.

-Jayden << Je le crois pas… J’aurais dû m’en douter, il ne tient jamais sa parole ! >>

Il semble furieux.

-Ivy << Donc c’est vrai ? >>

-Jayden << Ouais c’est vrai ! Et j’ai aucun scrupule à l’avoir fait ! >>

J’ai l’impression qu’il me plante un couteau en plein coeur… Pourquoi est-ce qu’il fait ça ? Pourquoi est-ce qu’il est si froid lorsqu’il s’agit de Bren ?

-Ivy << Pourquoi Jay…? >>

Il s’approche de moi et attrape mon bras. Son visage est à quelques centimètres du mien.

 

37

 

-Jayden << Tu ne connais pas Bren. Il n’est pas fréquentable, c’est tout ! >>

Je suis tellement abasourdie que je n’arrive presque plus à respirer.

-Ivy << Lâche-moi ! >>

Je lui lance un regard noir. Comment peut-il oser décider de qui je dois voir ! Avec tout ce que nous avons partagé l’autre soir…

Et il a osé faire ça dans mon dos ! Me mentir tout ce temps quand je lui demandais des nouvelles de son frère… Tu m’étonnes qu’il évitait la question !

-Ivy << Tu me déçois tellement ! >>

 

38

 

Son visage se déforme. Cette fois, c’est moi qui le blesse.

Nous nous regardons en chiens de faïence pendant quelques secondes. Puis je décide de lâcher prise.

Je fais demi-tour et je me dirige vers la cafétéria. Si je reste ici, ça va mal finir.

 


  

Heureusement pour Jay ou pour moi, lorsque je suis revenue à mon poste, Gaël m’a convoqué dans son bureau pour un meeting au sujet d’un nouveau client.

Quand j’arrive, le bureau est vide. Je décide de m’assoir en l’attendant.

 

39

 

J’entends des bruits de pas derrière la porte.

-<< Ce sera fait monsieur Simons. >>

La porte s'ouvre et se referme et Gaël vient s’installer devant moi sur son siège en cuir.

-Gaël << Bien. A nous ! >>

Je hoche la tête alors qu’il attrape le dossier en haut de la pile de documents qui se trouvent sur son bureau.

-Gaël << Ce matin j’ai signé un nouveau client. Il était chez l’un de nos plus gros concurrents et je l’ai convaincu de venir chez nous… >>

 

40

 

-Ivy << Vous leur avez volé leur client ?! >>

Je réalise tout à coup ce que je viens de dire devant mon manager. Pourquoi parfois je ne me contente pas juste d’écouter en fermant ma gueule !

-Gaël << Je ne leur vole pas. Je leur montre les nombreux avantages à me choisir moi plutôt qu’un autre… >>

Il me fixe un instant en frottant doucement ses doigts. Je ne sais pas pourquoi j’ai l’impression que ses dernières paroles sont à double sens !

-Gaël << Hum… Je te confie ce dossier. C’est un gros client que tu peux fidéliser en le gérant de A à Z à partir de maintenant ! >>

 

41

 

-Ivy << C’est gentil, mais… je ne sais pas si j’en suis capable… >>

-Gaël << Tu te donnes à fond pour la firme. Et j’aime ça… les gens qui en veulent, qui s’accrochent. C’est ta chance d’évoluer. >>

Ses paroles me font du bien. Surtout après les derniers événements. J’avais bien besoin de reprendre confiance en moi !

-Gaël << Ivy… Ne doute jamais de toi. >>

Parfois c’est comme s'il lisait dans mes pensées. Comme s’il anticipait ce que je ressentais. J’avoue que je ne suis pas habituée à ça, ces derniers temps !

 

42

 

-Gaël << L’essentiel des informations est dans ce dossier. N’hésite pas à me contacter si tu as des questions. On travaillera ensemble au début, le temps de te l’approprier.

-Ivy << Ok ! Pas de problème ! >>

Je commence à me lever lorsqu’il m’interrompt.

-Gaël << Tu serais libre un soir pour aller boire un verre…? >>

Je me redresse avec le peu d’assurance qu’il me reste devant cette proposition plutôt inattendue.

Je repense à Jay. Ca le ferait tellement enrager de savoir que je sors boire un verre avec notre manager ! Lui interdirait-il de me voir à lui aussi ?

Dans un élan de perfidie je décide d’accepter.

 

43

 

-Ivy << Euh… Oui pourquoi pas ! On se tient au courant ! >>

-Gaël << Parfait mademoiselle Hoods. >>

Le regard de Gaël s’illumine lorsque je lui fais mon plus beau sourire, avant de quitter son bureau.

Je me sens revigorée ! Après toutes ces histoires avec les deux frères, je suis flattée de constater que d’autres hommes me trouvent séduisante…

 


  

Le reste de la journée a été plutôt tendue. Je me suis plongée dans le dossier confier par Gaël et, je dois bien l’avouer, j’ai carrément ignorer Jay.

A midi j’ai déjeuné avec Willa à qui je me suis confiée comme d’habitude. Nous avons conclu toutes les deux que j’avais besoin de m’amuser, et que notre sortie en boîte s’imposait.

 

Donc me voilà, ce vendredi soir, devant le Starlight, attendant patiemment mon amie.

 

44

 

-Willa << Coucou ! >>

-Ivy << Wow ! >>

C’est à peine si je la reconnais !

-Ivy << T’es superbe ! >>

-Willa << Tu aimes ? J’ai changé de couleur ! Les brunes sont plus mystérieuses ! >>

Elle me regarde avec un sourire satisfait.

 

45

 

-Ivy << C’est parfait ! De toute façon tout te vas à toi ! >>

-Willa << Merci ! Toi aussi t’es canon ma poulette ! On entre ? >>

 

Nous nous frayons un chemin dans le club.

-Willa << Ce soir, une seule règle : tu t’amuses ! >>

-Ivy << Oui ! J’y compte bien ! >>

-Willa << Alors ça commence par aller danser !! >>

Willa adore danser. Et, même si je n’ai pas trop la tête à ça, je crois que ça me fera du bien de me défouler un peu…

Nous nous retrouvons donc sur la piste de danse à nous déhancher sur une musique avec des paroles complètement incohérentes…

 

46

 

En réalité je me fou pas mal de ce que ça raconte ! Je balance mes hanches de gauche à droite en faisant onduler mon corps en rythme.

Je vois le sourire de Willa s’élargir lorsque deux types s’approchent de nous en nous dévorant des yeux.

Nous faisons de grands gestes pour les forcer à ne pas trop nous coller. A croire qu’on ne peut pas danser tranquille. C’est une soirée entre copines merde ! Mecs interdits !

Tout à coup, je sens une grande main prendre la mienne. Ok, grand type numéro un n’a pas compris le message !

Avant que je ne puisse répliquer quoi que ce soit, je sens sa main lâcher la mienne et deux autres, plus familières, se posent sur mes bras.

Lorsque je me retourne je me retrouve nez à nez avec Jay.

 

47

 

Qu’est-ce qu’il fait là ?

J’ignore son regard et je me défais de son emprise.

Je lance un bref regard à Willa. Et sans un regard de plus pour Jay, je sors précipitamment de la boîte.

 

Je suis furieuse ! Est-ce que c’est Willa qui a arrangé ça ?

Je cherches mon portable pour appeler un taxi. Comme je ne le trouve pas je commence à râler.

J’entends un sifflement douteux dans mon dos.

-<< Tu t’es perdue ma belle ? Tu veux de l’aide ? >>

 

48

 

Le type a une lueur mauvaise dans les yeux et il empeste l’alcool.

-Ivy << Non merci, ça va ! >>

-<< Allez… Laisse-moi t’aider… >>

Il se rapproche dangereusement de moi. Un sourire malsain se dessine sur son visage, et ses yeux me détaillent d’une manière dégoûtante.

Je regarde nerveusement autour de moi. La rue est déserte…

Le type s’est avancé de quelques pas et il me lance, avec une voix rauque : « Les filles comme toi, j’sais c’qu’elles veulent… »

Je sais très bien que ce genre de pervers n’attend qu’une seule chose, que je panique. Je reste le plus calme possible pour lui montrer que je ne suis pas une proie facile.

 

49

 

-Ivy << Non je ne suis pas intéressée… J’attends mon mec. >>

Les pupilles du type se rétractent comme s’il cherchait à juger de la véracité de mes propos.

Il fond sur moi et me plaque contre la grille derrière moi. De surprise, je perds un peu l’équilibre. Il attrape fermement mes bras. Je frissonne de dégoût.

-<< Il a pas l’air là ton mec, ça nous laisse le temps de s’amuser un peu… >>

D’un coup d’oeil je remarque qu’il tient une lame dans son autre main. C’est pas bon, pas bon du tout. Si ce con le décide, il peut salement me blesser. Ou même me tuer !

Il tente de m’embrasser maladroitement. Mon coeur s’accélère, tout mes sens sont à vif.

 

50

 

J’entends la porte du club qui s’ouvre et le bruit sourd de la musique qui s’en échappe. Je reconnais les voix de Jay et Willa. Ils ont l’air de se disputer.

Malheureusement, ils ne peuvent pas me voir. Je suis complètement cachée à leur yeux.

-<< Chuuuuut ! Voilà qui va être excitant… >>

Le type approche sa lame contre ma joue et me chuchote à l’oreille : « Tu bouges, je te fais un beau sourire. Alors sois sage… »

Je me retrouve propulsée des années en arrière lorsque mon voisin m’obligeait à ne pas faire de bruit, quand nous étions seuls dans sa chambre… Mais, cette fois, pas question que je me laisse faire.

 

51

 

Deux options. Soit je hurle comme une malade pour que quelqu’un me vienne en aide et qu’il abandonne, soit je tente de le dérouiller moi-même. Mais dans tous les cas, c’est risqué.

Le type commence à défaire sa braguette d’une main mal assurée. De l’autre, il me menace avec son couteau.

Je ferme les yeux une seconde pour calmer mes émotions. Je ne dois pas me laisser submerger par le passé. Ce n’est pas mon voisin, je ne suis pas une enfant, je ne suis pas sans défense.

J’ai appris à me battre. Je sais ce que je dois faire… Concentre-toi Ivy, imagine que tu es sur le ring…

Lorsque j’ouvre les yeux, c’est un tout autre sentiment qui m’habite. Je vais lui faire regretter d’avoir croisé mon chemin !

Les yeux du type sont presque mi-clos, comme s’il savourait déjà ce qu’il s’apprête à faire.

 

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-<< Allez… Sois pas timide… Je suis sûr que t’attends qu’ça… >>

Tous mes muscles se tendent. Je prends appui contre la grille avec la paume de mes mains et je balance très vivement mon genou dans ses couilles.

Le type bascule en arrière et recul de quelques pas en se tenant l’entrejambe, tordu de douleur.

Son regard se lève vers moi, choqué. L’air semble lui manquer.

-<< Argh ! Espèce de sale pute…! >>

-Ivy << Abruti, tu pensais vraiment que j’allais me laisser faire ? >>

-<< Salope ! Je vais te… >>

Je ne lui laisse pas le temps de finir et lui envoie un coup de pied dans le ventre pour régler définitivement le problème.

 

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Il se traîne sur le sol en gémissant. La scène est pathétique…

Galvanisée par ma prise de contrôle, je me poste au-dessus de lui, les poings serrés, prête à frapper encore.

-Jayden << Ivy !! >>

Jay court vers moi, son visage déformé par l’angoisse.

Ma tête commence à tourner, j’ai un haut-le-coeur… Je jette un coup d’oeil au sale type qui s’est déjà éloigné de plusieurs mètres.

-Ivy << Jay ! >>

Je m’aperçois que j’ai poussé un cri et étouffé un sanglot. Comme si je voyais mon sauveur. Comme si je voyais la seule personne que je voulais voir en cet instant précis.

 

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Lorsqu’il arrive à ma hauteur, ma vue se trouble et mes jambes me lâchent. Je m’écroule contre son torse.

Il me rattrape sans peine et me soulève du sol avec une facilité déconcertante.

Ses bras puissants me maintiennent contre lui. Son odeur m’envahit et le doux contact de son corps contre le mien me plonge dans une bulle rassurante.

Je passe mon bras autour de son cou et me colle à lui. Je ne veux plus le lâcher. Je sens que je tremble.

-Jayden << Tu es blessée… >>

-Ivy << Non… Il n’a pas eu le temps de… ça va… >>

 

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La tension retombée, je sens une brûlure sur ma joue. Dans l’action je n’ai même pas senti la lame m’entailler…

Jay ne détourne pas son attention de moi. Ses yeux scannent rapidement tout mon corps pour s’assurer que je vais bien. Je vois sa mâchoire se contracter pendant que ses lèvres effleurent mon front.

-Jayden << T’inquiète pas, ce fils de pute te touchera plus jamais… >>

Ma voix se perd dans un sanglot. L’instinct de survie a fait son travail mais, maintenant, l’émotion a raison de mon courage.

Il me semble entendre la voix de Willa mais elle est très lointaine. J’essaie de lutter mais je me sens tellement en sécurité dans les bras de Jay que je me laisse aller…

 


 

A suivre...